Un frisson paradoxal
À mes 5 ans, le film E.T. réalisé par Steven Spielberg sortait au cinéma. Nous avions pour habitude, avec ma grande sœur et mon père, d’aller tous les dimanches matin voir un film. Pour perpétuer cette tradition, nous sommes donc allés découvrir E.T. À cet âge-là, ce fut pour moi l’équivalent d’un film d’horreur : le « monstre » me terrifiait au point de me faire pleurer, et tout me semblait droit sorti d’un cauchemar. Avec mon regard d’adulte, cette anecdote me fait sourire, mais elle m’interroge aussi sur la notion même d’horreur.
Aujourd’hui, nous sommes entourés de films comme Shining, It, Conjuring, qui rappellent la présence du Mal, de près ou de loin. Les humains semblent avoir une attirance naturelle pour ce qui les dépasse : les extrêmes.
Prenons par exemple les sports à sensations fortes. En 2024, les centres affiliés à la Fédération Française de Parachutisme ont déclaré un total de 505 576 sauts réalisés en France. Ce nombre impressionnant illustre bien cette attirance naturelle pour la transgression des limites et l’exploration des extrêmes. Et cela, sans parler du dark web, des films d’horreur ou des séries qui flirtent avec l’insoutenable. Alors, pourquoi sommes-nous fascinés par ce qui nous fait peur ou par ce qui transgresse les interdits ?
En psychologie, cela rejoint ce qu’on appelle la psychologie de la transgression, étudiée en psychanalyse, en neurosciences et en psychologie sociale.
Chez Freud, nous retrouvons la pulsion de mort qui serait une force inconsciente qui nous pousse vers le danger, la destruction ou la limite. Transgresser, c’est tester les frontières de ce qui est permis. En neurosciences, nous apprenons que le cerveau adore le risque. En effet, ce dernier provoque une montée d’adrénaline et une sécrétion de dopamine. Comme dans les sports extrêmes ou les films d’horreur : on a peur, mais on y prend plaisir.
Enfin, en psychologie sociale, nous savons que l’interdit augmente le désir. Par exemple, si l’alcool devenait totalement inoffensif, il perdrait une partie de son attrait symbolique.
Une étude en IRMf (Imagerie par résonance magnétique fonctionnelle) montre que notre cerveau favorise inconsciemment la nouveauté. Cette préférence est corrélée à une activation spécifique du striatum, zone centrale du système de récompense.
Notre cerveau est câblé pour chercher à explorer : l’évolution a favorisé ceux qui exploraient l’inconnu pour trouver de nouvelles ressources (nourriture, territoires, partenaires). La nouveauté est ainsi traitée comme une récompense intrinsèque, renforcée par la dopamine qui nous pousse à répéter les comportements sources de stimulation.
Les films d’horreur, thrillers et séries violentes sont alors un exutoire contrôlé : ils permettent d’explorer des émotions intenses dans un environnement sûr, sans danger réel. C’est une forme d’entraînement émotionnel : éprouver la peur sans risque, comme un laboratoire intérieur. Les sports à risques et les films d’horreur reposent sur le même mécanisme : une montée d’adrénaline contrôlée, un exutoire émotionnel, un plaisir paradoxal et un test de nos limites.
Un point essentiel est la catharsis émotionnelle : la peur peut purger des tensions et du stress accumulé. Le corps libère de l’adrénaline et des endorphines, procurant parfois un soulagement, voire une euphorie.
Un autre point central est la curiosité morbide, présente chez chacun, à des degrés divers : ce besoin de voir « ce qu’on ne devrait pas voir ». Elle se distingue de la simple curiosité, car elle vise ce qui choque, ce qui dérange, ce qui suscite un malaise. C’est la fascination pour le true crime, les vidéos choquantes ou les films gores. L’exemple le plus parlant est celui des accidents : nous ralentissons pour observer, même si nous savons que ce que nous allons voir peut heurter. C’est l’« effet tunnel » : une attention happée par le choc.
Nous avons un besoin psychologique vital : explorer les limites de la condition humaine comme la mort, la violence et la souffrance. Quand on parle du besoin d’explorer les limites de la condition humaine, on fait référence à cette tendance à vouloir confronter ce qui est extrême, tabou ou inquiétant dans l’existence. Il y a des réalités que nous redoutons profondément ; la curiosité morbide nous pousse à les observer pour apprivoiser la peur en la regardant en face.
Psychologiquement, cela s’explique car notre cerveau est programmé pour détecter les menaces et le danger afin de survivre. S’ajoute une ambivalence : attraction et répulsion. Nous avons peur, mais nous voulons comprendre. C’est un test de résistance psychologique : « Jusqu’où puis-je supporter de voir ou d’entendre ? »
C’est d’ailleurs pour cette raison que les plateformes de streaming misent dorénavant sur les séries qui peuvent nous confronter, de près comme de loin, à l’horreur qui existe. Nous retrouvons des séries, romancées sur des tueurs en série, créant fascination et empathie paradoxale. À Paris, une exposition intitulée Serial killer : de la victime au bourreau (février 2025) illustrait cette curiosité morbide à travers reconstitutions, objets et archives criminelles. Bien que critiquée pour l’instrumentalisation des victimes, elle a attiré un large public.
Finalement, cela pose une question : que dit de nous cette fascination ? Ne sommes-nous pas en train de rejouer, dans une autre forme, la saga Hunger Games ? Dans cette dystopie, la souffrance humaine devient spectacle : d’un côté, une population affamée contrainte de participer à des jeux mortels, de l’autre une élite qui se divertit devant leur agonie.
Cette logique s’inscrit dans le phénomène sociologique d’echo chamber : plus nous sommes exposés à des images choquantes, plus elles se banalisent. Les réseaux sociaux, en renforçant nos goûts et curiosités morbides, accentuent cette désensibilisation.
Autrefois, nous recevions les nouvelles seulement de nos proches, nous étions au courant de ce qui arrivait dans notre propre entourage : familles, amis, voisinages. Désormais, nous sommes bombardés d’événements lointains, souvent violents, ce qui modifie notre seuil de sensibilité.
Et pourtant, en repensant à mes 5 ans, quand E.T. me terrifiait au point de pleurer, je réalise à quel point notre rapport à la peur évolue avec le temps et l’exposition. Ce qui m’effrayait alors – un « monstre » issu d’un lien familial – me paraît aujourd’hui presque attendrissant. Cette évolution illustre parfaitement la désensibilisation dont nous parlons : avec l’expérience, notre cerveau apprend à apprivoiser la peur et à la transformer en curiosité ; nous devenons alors capables d’observer l’extrême avec curiosité plutôt qu’avec effroi.
En fin de compte, que ce soit à travers un film d’horreur, un sport extrême, ou même l’exposition aux contenus les plus choquants, nous cherchons tous à explorer les limites de notre condition humaine, et à éprouver, dans un cadre sécurisé, ce frisson paradoxal que nous appelons peur.