Là où le temps s’étire

Depuis petite, je passais chaque été dans le pays d’origine de mes parents. Nous passions tout le mois en Algérie, et plus précisément en Kabylie, à Tizi Ouzou. Je me souviens même de la chaleur qui frappait mon corps d’enfant lorsque je descendais de l’avion. Les heures passées à la douane, avec toutes ces familles venues passer l’été.

Nous sommes une grande famille et, dans cette famille, les adultes ont décidé d’avoir des enfants à peu près du même âge. J’ai donc toujours eu ma sœur et mes cousines à mes côtés. Nous passions ce mois ensemble, à sortir, et à partager toutes nos journées et nos nuits. Nous mangions et dormions ensemble. Avec le temps, chacune a commencé à vaquer à ses occupations mais l’Algérie a toujours été l’endroit où je vais au moins une fois par an. C’est comme une pause dans mon quotidien.

Je vis au rythme de la France : un rythme capitaliste, entre travail, foyer et ville. La ville où tout est rapide et bien que Paris soit le centre de tout cela, il va sans dire que nous sommes nombreux à être pris dans cette manière de vivre. Il y a une poignée d’exceptions qui arrivent à sortir de ce rythme. Mais pour la plupart, nous avons une pause pour respirer durant l’été et ensuite nous reprenons notre vie de travail, le fameux métro - boulot - dodo.

Ce rythme prend place en France dès le 19ème siècle. Dès lors que les français ont quitté les campagnes pour travailler en usine. Des horaires fixes sont imposés et le travail devient répétitif et organisé. Une logique apparaît : travailler - produire - consommer. Les gens vivent, pour beaucoup, loin de leur travail, ils passent leur temps dans les transports et les journées deviennent très rythmées. Le capitalisme nous pousse à travailler pour gagner un salaire, consommer pour faire tourner l’économie et être productif en continu. Les droits sociaux vont imposer des pauses choisies : 35h, des congés, une vie au rythme d’horaires contractuels.

Alors, ce rythme a de vrais limites. Sans parler de la perte évidente de sens et de liberté, il y a également et surtout une fatigue mentale et une impression de routine vide. Notamment une anxiété constante de ne pas suivre le rythme, de l’anxiété naturelle qui naît d’un état d’alerte constant. On a peur de rater, d’être en retard, de ne pas faire assez ou de ne pouvoir faire ce que nous souhaitons.

À l’approche de la semaine, une anxiété survient et beaucoup peuvent éprouver du mal à s’endormir le soir. Peur de la vague qui arrive, celle de toute la semaine avec les tâches qui sont dues et tout ce que nous ne devons pas oublier. Le temps est mesuré et tout cela fait sens au dicton « le temps c’est de l’argent », chaque minute passée à respirer, vivre, est un temps productif perdu. Nous ne pouvons plus respirer profondément, il n’y a plus le temps pour cela. Nous devons respirer vite pour marcher vite, travailler vite, rentrer vite et profiter des deux heures de liberté de fin de journée. Un contrôle est naturel dans ce mode de vie, on contrôle absolument tout notre quotidien. Alors, quand des patients me parlent de leur anxiété, il est important de rappeler que cette anxiété est naturelle dans un rythme capitaliste.

Le temps est une contrainte ici. Nous vivons au rythme des horloges et des réveils, la fatigue nerveuse est présente pour beaucoup et nous n’avons pas la possibilité d’écouter notre corps. Si nous pouvions l’écouter et nous arrêter, comment ferions-nous pour continuer à survivre - sans ce rythme et sans argent, où irions nous ? C’est comme si nous étions bloqués dans une boucle intemporelle et que nous n’avons pas la clé pour l’arrêter. La nuit nous sert à récupérer pour ensuite utiliser notre énergie dans la journée qui arrive.

Depuis quelques années, notamment depuis le COVID qui a été un déclic pour beaucoup de personnes. Un grand nombre essayent de reprendre le contrôle de leurs semaines et notamment trouver un sens au quotidien. Le COVID nous a permis de nous poser la question suivante : qu’accomplissons-nous dans notre quotidien et sommes nous indispensables à ce travail alimentaire ?

Étant donné que le télé-travail a été démocratisé à ce moment : nous avons pu effectuer bien d’autres choses dans notre semaine au-delà du travail. Vivre au rythme de notre famille, profiter de chacun.e., faire ce que nous procrastinions depuis pas mal de temps et surtout : vivre sans subir.

Alors, certaines personnes ont commencé à se questionner sur leur travail et une vague de changements s’est déclenchée dans le monde. Certains se sont lancés à l’entreprenariat, d’autres ont pris de longues pauses ou encore certains ont déménagé pour choisir un pays qui leur correspond mieux. Il y a bien sûr certaines personnes chanceuses : qui ont un travail qui a du sens et qui peuvent choisir leur propre rythme.

Je ne peux que constater que ce rythme diffère de celui de l’Algérie, notamment lorsque je m’y rends. Les journées s’allongent, j’ai l’impression de profiter de ma journée et de mon temps et non de le subir. Le temps n’est pas organisé de la même manière, même si nous avons autant d’heures dans ces deux pays.

Tout d’abord, en Algérie, le rythme est social. Nous vivons en groupe : avec de la famille, des voisins et les journées se construisent beaucoup autour des autres. Être ensemble est une activité à part entière. La planification n’est pas naturelle, tu vis, et les personnes s’ajoutent à ta journée.

Là où en France il y a une forte autonomie et où on pense se faire seul, la solitude peut être très pesante. L’indépendance semble requise et ainsi beaucoup souffrent de cette solitude. En Algérie, il y a un lien constant et une appartenance indicible. C’est d’ailleurs pour cette raison que certains de mes patients ressentent un vide lorsqu’ils émigrent de l’Algérie à la France. Nous sommes, en France, continuellement seuls tandis qu’en Algérie il n’y a pas de limites naturelles et chacun se sent chez soi chez tout le monde.

Les journées sont beaucoup plus calmes et ralenties dues à la chaleur de ce pays - en été, les soirées deviennent alors le vrai moment de vie. Qu’on soit en week end ou en semaine, il n’y a de distinction sur les soirées, la nuit est un espace social. Selon moi, le rythme de l’Algérie est celui des cafés : les cafés rythment notre quotidien. Nous pouvons passer des heures à parler autour d’un café au lait et il y a une grande place laissée à l’imprévu et au vide. De ce fait, il y a moins de pression constante, de sentiment d’urgence et une sensation de présence. Les formes de stress sont toutes autres : économique, administratif, il n’y a pas de rythme parfait mais un rapport au temps différent. Le vide devient un espace de vie, et non une perte de temps. Un espace où naissent les liens, les discussions, la pensée.

En Algérie, le temps va s’organiser autour de notre vie. C’est un peu comme lorsque tu es en vacances : tu sors le matin sans forcément avoir le contrôle de ce qui peut se passer dans ta journée, tu profites et si l’envie te vient tu changes d’activité ou d’endroit où aller: l’Algérie est comme ça. Le travail semble être secondaire ici - au détriment de l’économie du pays, et la priorité semble être de profiter - prendre son temps. Le corps suit alors un rythme naturel - lorsque les journées s’allongent et que la chaleur s’impose, la nuit devient active et le jour se calme. Ce rapport au temps a aussi ses limites, notamment économiques et administratives.

Le temps n’est pas plus long mais la journée peut s’étirer et déborder, tout est une question de perception du temps.

Je ne peux que me demander si mon impression de ce contraste est réel ou lié à mon statut de diaspora, si les locaux vivent vraiment ce rythme de la même manière?

En somme, ce n’est pas le pays qui change mais notre manière d’habiter le temps. L’Algérie ne ralentit pas le monde mais elle nous rappelle simplement comment vivre dedans.

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Un frisson paradoxal