le petit prince ou la dépression?
L’aviateur nous raconte « Quelque chose s’était cassé dans mon moteur. Et comme je n’avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir, tout seul, une réparation difficile. C’était pour moi une question de vie ou de mort J’avais à peine de l’eau à boire pour huit jours. »
Dans ce passage, le moteur brisé peut être lu comme une métaphore de la dépression. Quelque chose en nous se bloque et notre élan vital s’éteint. C’est comme une panne intérieure, et nous nous retrouvons seuls face à cette « réparation difficile ». Le désert symbolise la solitude que trop de personnes ressentent face à cette maladie, et la difficulté de puiser en soi les ressources nécessaires pour s’en sortir.
Cette image de panne intérieure illustre parfaitement la réalité de cette maladie mentale. Beaucoup en souffrent tout en donnant l’apparence d’aller bien. Et c’est là toute la difficulté : dans une société où tout va très vite, et dans un contexte capitaliste où la performance prime, notre maladie peut sembler illégitime. On nous renvoie l’idée que si notre apparence va bien, alors tout va bien. Ce sentiment d’illégitimité, appris dès l’enfance, finit par s’intérioriser : « j’ai tout ce qu’il me faut, alors pourquoi ce vide intérieur ? »
Je rencontre de nombreux patient.e.s qui ne parviennent pas à accepter leur maladie. La dépression n’a pas toujours de cause unique et identifiable. On parle ici de modèles hypothétiques, notamment de la triade bio-psycho-sociale proposée par George L Engel en 1977, qui identifie trois dimensions principales de facteurs dépressifs :
Nous retrouvons tout d’abord les facteurs biologiques, ici il y a la génétique donc tous les antécédents familiaux de troubles de l’humeur, la neurobiologie donc la dysrégulation des neurotransmetteurs, les systèmes physiologiques c’est-à-dire le stress – les perturbations du sommeil et enfin les facteurs médicaux comme des maladies chroniques.
Ensuite, nous avons les facteurs psychologiques : les traits de personnalité – nous pouvons avoir une personnalité à tendance anxieuse, perfectionniste ou avec une faible estime de soi, les schémas cognitifs, les traumatismes (nous parlons ici des événements de vie précoces) et les stratégies de coping : les difficultés de régulation émotionnelle.
Enfin, nous retrouvons les facteurs sociaux comme l’environnement familial (carences affectives, conflits familiaux, séparation etc), les facteurs socio-énomiques, les événements de vie récents, et la société / culture.
Ces multiples facteurs montrent que tomber malade est souvent une conséquence naturelle de notre histoire et de notre contexte. Cette perspective montre que la dépression est un entrelacement complexe de facteurs, et non une simple faiblesse personnelle. La première étape vers la guérison est l’acceptation, cesser de nier l’existence de cette maladie envahissante.
L’aviateur compare sa solitude « J’étais bien plus isolé qu’un naufragé sur un radeau au milieu de l’océan. »
Cette solitude, lorsqu’elle n’est pas choisie, est extrêmement difficile à vivre. Dans une société valorisant l’indépendance, vivre seul et se suffire à soi-même, il est tentant de croire que le lien aux autres est secondaire. Or, dès l’enfance, notre survie dépend des interactions sociales. Même un bébé entièrement nourri et soigné ne pourrait survivre sans contact humain. Le lien social régule notre système nerveux : le regard, la voix, le toucher diminuent le cortisol, hormone du stress.
C’est pourquoi, quand j’étais enfant, mes parents étaient inquiets pour moi, ils pensaient qu’en ne parlant pas aux autres je ne pourrais être pleinement épanouie. Ils étaient loin de s’imaginer que mes interactions avec eux et ceux d’avec ma grande sœur et mon petit frère, étaient le noyau de mon existence et représentaient pour moi bien plus que n’importe quelles autres interactions avec le monde extérieur. Je me rappelais chaque mot, chaque phrase et leurs réconforts étaient pour moi un pilier et m’a permis, plus tard, de m’ouvrir aux autres. Le lien social est ainsi un besoin psychologique, mais aussi existentiel : l’humain se réalise pleinement dans la relation, le don, la réciprocité et le sentiment d’appartenance.
La dépression isole et coupe l’élan vital, renforçant le sentiment de ne pas mériter d’aide, ce qui renforce la solitude. Dans cette souffrance, le lien aux autres devient crucial : ils permettent une externalisation de la souffrance, portant avec nous un poids que l’on ne peut supporter seul. La recherche, comme le montre la revue de Gariépy et al. (2016), confirme que le soutien social est l’un des plus grands facteurs de protection contre les rechutes dépressives.
C’est dans cette solitude que l’aviateur rencontre le Petit Prince. Cette rencontre marque le début de sa quête. Lorsque le Petit prince lui demande « Dessine-moi un mouton ». Cette simple requête illustre, selon moi, le besoin de distraction pour une personne dépressive. L’inhibition comportementale étant très présente chez les personnes à tendance dépressive, elles se retirent de leurs activités habituelles, évitent les situations sociales. Une demande simple, engageante et externe permet de détourner l’attention des ruminations et de stimuler l’action.
Même à petite échelle, cela va l’aider à se relever petit à petit. Il va ainsi se concentrer sur cette tâche et sur toutes les autres que va lui demander le petit prince. Ça va rompre la spirale de l’inhibition et de la rumination. Le petit principe représente ici un social, même indirect : le fait que quelqu’un s’intéresse à lui relance le sentiment de connexion et de sens, qui est un facteur contre la dépression.
Le Petit prince incite également à sortir de sa zone de confort et à prendre des risques : « Droit devant soi on ne peut pas aller bien loin » : finalement, le psychisme humain peut présenter des limites et croit qu’il est possible d’éliminer toute douleur. Qu’en ne prenant pas de risque, en limitant toutes nos chances d’être blessé par la vie, cela va nous protéger et nous mettre en sécurité. Cette prison imaginaire bloque un grand nombre de personnes.
Beaucoup de patients présentent ce genre de mécanismes et finissent chaque facteur de leur vie pour se protéger, mais cela limite leur expérience et leur épanouissement. Ce mécanisme d’évitement, présent chez de nombreux dépressifs ou anxieux, illustre le paradoxe : en cherchant à se protéger d’une potentielle souffrance, ils se privent d’expériences positives et formatrices. Cette prison mentale créé une rigidité cognitive : une peur de l’échec ou du rejet ce qui va renforcer l’auto-limitation.
« Droit devant soi on ne peut pas aller bien loin » illustre l’idée que rester dans le confort ou la routine empêche l’évolution personnelle. Le petit prince nous incite ici à oser, à prendre des risques, à sortir de sa zone de sécurité, ce qui correspond à ce que la psychologie appelle exposition progressive : se confronter progressivement à l’inconnu pour retrouver confiance et engagement.
La quête de l’aviateur continue accompagné du Petit prince qui lui offre un nombre incalculable de leçons. Des leçons sur l’amitié « si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde », sur l’amour « si quelqu’un aime une fleur qui n’existe qu’à un exemplaire dans les millions et les millions d’étoiles, ça suffit pour qu’il soit heureux quand il les regarde », sur l’essence même de la vie et de l’enfant intérieur « toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants mais peu s’en souviennent ».
Petit à petit, l’aviateur commence à apprécier cette quête, à prêter plus attention à ce qu’il ne voyait pas auparavant comme les oiseaux ou les planètes qui l’entourent, il apprend à voir dans les leçons de la vie une manière de se souvenir de sa quête initiale et de l’apprécier.
Il termine ainsi « Regardez le ciel. Demandez-vous « le mouton oui ou non a-t-il mangé la fleur ? » et vous verrez comme tout change. Et aucune grande personne ne comprendra jamais que ça a tellement d’importance ! »
Il finit par apercevoir, lui aussi, les non-dits, son monde intérieur et à voir dans ce monde ce qu’on ne voit pas au premier abord. Il finit par se reconnecter à sa propre âme, son enfant intérieur ce qui signifie que sa panne intérieure est réparée grâce à toute la quête qu’il a traversée.
Finalement, cette œuvre nous fait penser au mythe de Sisyphe. Dans la mythologie grecque, Sisyphe, roi de Corinthe, est condamné à pousser un énorme rocher jusqu’au sommet d’une montagne. Mais à chaque fois qu’il y parvient, le rocher redescend, et Sisyphe doit recommencer sans fin.
Comme Sisyphe, l’aviateur - ou nous-mêmes - peuvent sembler enfermés dans une routine ou un cycle sans fin. Pourtant, l’action répétitive, bien qu’inutile en apparence, peut devenir porteuse de sens. Albert Camus rappelle que c’est dans l’accomplissement de l’effort, dans le « faire » lui-même, que Sisyphe – et par analogie, nous-mêmes, peut trouver satisfaction.
De la même manière, la vie peut ainsi sembler absurde, répétitive et beaucoup attendent de la thérapie un résultat immédiat : un sentiment de satisfaction ou la guérison. Pourtant, c’est dans l’engagement du patient dans le processus, dans l’effort quotidien, que la vitalité et le progrès s’installent. L’attente d’une finalité absolue, comme la fin de la thérapie, peut s’avérer vaine.
Ainsi, comme Sisyphe face à son rocher, le sens n’est pas dans l’atteinte d’un but, mais dans la persévérance et la richesse de l’expérience elle-même.